Cote d'usure.

Les pieds dans le béton ou empoté au milieu d'une avenue populaire, il déploie ses branches, parfois larges et vertes, d'autres fois grises et tombantes, asphyxiées par les gaz échappant des routes trop proches. Pourtant aussi mourant soit-il, c'est un symbole, celui de la Côte d'Azur, rien que ça devrait le garder en vie. Quelle gloire …Figurer sur mille logotypes de compagnies dont le seul exotisme est la localité de leur siège social ! Vert ou noir, imprimé, il prend les formes dynamiques de l'image que chacun voudrait projeter à ses clients. Il a été invité à décorer nos avenues et jardins en s'expatriant des pays chauds. Pas besoin de carte de séjour on l'apprécie trop pour le rejeter à la frontière sous prétexte de travail illégal. De toute façon, quel travaille, il reste planté la comme un fléchage vers la plage aplatie au bulldozer. Exotisme importé, il signal aux intéressés le chemin des vacances.
Introduit sur le terre-plein de l'autoroute A8 ou plus anciennement le long des routes convergeant vers la Promenade des Anglais. Cocotier, bananier, dattier, peu importe, c'est un palmier…Ca y est, on y est. S'ouvrent à nous les plages du sud dans leur exiguïté, entre mer et chemin de fer. Croisette, lunettes de soleil, bikini, plages privées, boîtes de nuit, à nous la Côte d'Azur des cartes postales. Celle du sable fin et de la mer turquoise sur un fond de ciel bleu azur, azur… Et les palmiers, grands verts, dépaysants, loin des campagnes, coincés entre ville et mer.
Sous les tropiques improvisés, pas le temps de se poser de questions, on a que cinq semaines de congés payés et avec quelle paye. On en profite et on fait avec ce qu'on a… Aller au bout du monde tous les ans, impossible, alors on va au bout de la France, dans un petit coin juste avant l'Italie. Il y a des palmiers partout le long des plages de sable fin, elles aussi aménagées. La mer est bleue quand il n'a pas trop plu et que le Var nous offre sa boue des montagnes et des usines qui longent sa digue. Le soleil est au rendez-vous, percutant et assommant à la mi-journée, mais il faut bien retourner au bercail avec un bronzage qui témoigne assez de notre virée sur la 'French Riviera'. Si le palmier ne surplombe pas la plage, le manque est compensé par des photos dans les coins de pages de menus ou peints maladroitement-c'est l'intention qui compte-sur les vitrines des restaurants de bord de plage. Surtout n'oublions pas que nous sommes en vacances avec les palmiers pour nous y inviter, offre qui ne se refuse pas. Tropico café, The Palm Hotel, Restaurant l'Oasis... Consommez c'est l'été!
Le casino, les terrasses de café personne ne s'en prive, qui se détournerait d'un petit bout de paradis improvisé.
Que se passe-t-il en hiver ? Les palmiers sont toujours là, mais pas les touristes qui se réjouissent de leur présence/prestance trois mois par an. Alors c'est un arbre comme un autre, il y en a tellement qu'il perd de son exotisme, planté au bout du jardin, il est comme un arbre fruitier, il fait de l'ombre. Pourtant l'engouement pour cet arbre semble appartenir à la région, même ceux qui y habitent aiment à croire que les tropiques sont à porté de main. Au bout du balcon, entre le géranium et le rosier grimpant. L'image du pays se cultive. Quel privilège de se trouver sur le lieu de vacances de beaucoup? Pourtant une chose semble oubliée, le lieu de vacances des uns est le lieu de vie des autres. L'exotisme est perdu lorsqu'il est quotidien. Alors, où partir en vacances si on voit l'exotisme de carte postale chaque jour de l'année par la fenêtre du bureau?
Les villes semblent développer leur aménagement urbain pour ceux qui viennent occasionnellement plutôt que pour ce qui y vivent. L'aberrance touche le moindre aménagement, rond-point ou bord de voie rapide, comme si chaque municipalité se devait d'avoir sa palmeraie. Il faut faire un effort pour coller à l'image vendue dans les catalogues gratuits des agences de voyage parisiennes, n'est pas ville de la "Côte d'Azur" qui veut. Le schéma se répète presque dans l'uniformité et dans l'expectative des touristes qui s'y rendront un jour et pourront dire : " j'y étais. "